Haïti tente de s'attaquer à ses insuffisances démocratiques
James R. Morrell
Le secteur démocratique haïtien, remarquable tant pour son courage que pour sa désorganisation, a effectué un acte important d'auto-détermination lors d'une réunion ayant eu lieu du 28 au 30 août 2009 à Saint-Domingue.
Cette Rencontre patriotique pour une stratégie de sauvetage national a réuni les chefs de file de l'intelligentsia haïtienne de Port-au-Prince et de la diaspora au sein d'une session marathon pour une réflexion sur le futur du pays. On y trouvait également quelques hommes d'affaires, des politiciens, d'anciens fonctionnaires et beaucoup d'étudiants haïtiens de l'Université de Saint-Domingue.
Les participants se sont élancés à l’assaut des « vieilles bastilles de l’irresponsabilité, de l’incompétence, de la corruption, du népotisme, du copinage et de la bêtise humaine qui entravent depuis plus de cinquante ans l’évolution de la nation haïtienne ». Ils se sont fixés comme but de « recouvrer pleinement la souveraineté nationale et refonder l’État-Nation d’Haïti », rien de moins. Il s’agit là de belle rhétorique, mais au fond que signifie-t-elle ? Avant de la récuser, il faut se souvenir que les membres de la société civile haïtienne ainsi que ceux de l'opposition sont venus à cette réunion avec à leur actif des réalisations importantes :
• Le 17 novembre 2002, l'Initiative Citoyenne de Cap-Haïtien, sortie de nulle part, a mobilisé 60 000 personnes sur le champ de bataille historique Vertières dans une protestation contre l'offensant souverain de ces dernières années, Jean-Bertrand Aristide.
• En 2003, une coalition de 184 organisations de la société civile (le Groupe des 184) a organisé des manifestations incluant la plupart des secteurs de la société haïtienne, créant un climat qui a conduit à une révolte des partisans armés d'Aristide et des bandes d'anciens soldats, le poussant à fuir le pays le 29 février 2004.
• En 2006, Jacques Bernard, un homme d'affaires progressiste, a supervisé les élections nationales les plus libres et les plus honnêtes de l'histoire récente d'Haïti.
Chacune de ces actions a révélé l'importance du secteur démocratique pour toucher le peuple. Suite à la Rencontre patriotique, une visite de l’Haiti Democracy Project du 7 au 13 septembre dernier dans les provinces du Nord et du Nord-Est est venue confirmer ce mépris profond et général à l'encontre du gouvernement qui se ressent à tous les niveaux, des jeunes sans emploi aux commerçants en passant par les intellectuels et hommes d'affaires. Pour obtenir un large soutien des masses populaires haïtiennes, le leadership n’a besoin que d'un message clair, d'un discours honnête et d’éviter les querelles internes.
En cela reposait le potentiel énorme de la Rencontre patriotique : elle a offert le message le plus clair qui ait été entendu de l'intelligentsia démocratique depuis l'époque du Groupe des 184. Si émis de manière cohérente, ce message sera en terrain fertile. Tel que conclut lors de cette rencontre :« Ce qui a toujours manqué à Haïti, c’est un partenariat stratégique entre le secteur public et un secteur privé élargi pour assurer le sauvetage national. C’est ce que le peuple haïtien a toujours réclamé de ses élites et que les assises de Santo Domingo entendent lui offrir ».
D'autres éléments de cette déclaration ont fait allusion à une faiblesse constante du secteur démocratique : sa désunion. « Nous avons su dépasser les vieux contentieux […]. Ce travail sera une œuvre collective ». Si l'unité de la plupart des secteurs est brièvement devenue réalité en 2003 durant la campagne contre Aristide, celle-ci a été de courte durée et a rapidement disparu lors de la période chaotique de 2004-2006. En effet, le pouvoir n'est pas revenu au mouvement victorieux mais à un régime provisoire artificiel imposé par les États-Unis.
Lorsque les Haïtiens se sont rendus aux urnes lors des élections de 2006, ils ont découvert sur le bulletin les visages des 44 candidats à la présidentielle. La plupart venaient du secteur démocratique et avaient assisté à de nombreuses réunions de rassemblement. Face à cette masse confuse, de nombreux électeurs ont levé leurs mains et ont voté pour le candidat qu'ils reconnaissaient le mieux: le protégé d'Aristide, l'ancien président, René Préval.
Pas étonnant donc que le célèbre militant paysan Jean-Baptiste Chavannes ait souligné lors de la conférence de Saint-Domingue qu’une « réelle unité est requise parmi les forces sociales qui veulent sauver le pays. Il est essentiel de résister à la ‘maladie de la présidentielle’, la soif du pouvoir ». Tout aussi émouvants furent les rappels de l'ancienne ministre du Commerce Danielle Saint-Lot face à une prédominance masculine dans la classe politique: la construction démocratique ne pourra se réaliser sans « une plus grande implication des femmes dans la prise de décision politique tant au niveau local que national ».
La Rencontre patriotique a fait l’effort courageux de tenter de combler le vide millénaire de la politique séparant les hommes d’affaires haïtiens du gouvernement. La séparation entre l'élite économique et politique n’est pas nouvelle en Haïti, mais remonte à une semaine sanglante et tristement célèbre des années 1870, quand un président envoya des foules saccager et brûler les bastions de la bourgeoisie. Depuis lors, ce secteur est resté à sa place, se contentant de payer le tribut exigé par le pouvoir en place. L'annonce par le gouvernement d'une nouvelle taxe sur l'activité d'un des participants à la conférence, et d’une convocation judiciaire pour un autre, indique que le prix continuera d’augmenter. Le Groupe des 184 avait brièvement mobilisé cet important secteur. Notons que ce sont des hommes d'affaires modernistes qui ont tiré de pays comme la République dominicaine et le Salvador des bourbiers politiques qui étaient aussi profonds que ceux d’Haïti.
Au-delà de cette composante d'affaires, le secteur démocratique haïtien tant à l’intérieur du pays qu'à l'étranger comporte dans ses rangs des professionnels profondément compétents, incorruptibles, qui ont seuls la capacité de diriger Haïti rationnellement. C'est un autre énorme avantage que les représentants de la société civile et de la diaspora soient brillamment intervenus lors de leurs nombreuses prestations.
Etrangement, ce ne fut pas un nationaliste haïtien, mais un membre du Congrès dominicain invité en conférence, Monsieur Pelligrin Castillo, qui a livré la critique la plus révélatrice de la politique américaine : la décharge du problème haïtien sur la République dominicaine voisine. Des années d'aide sans reconstruction significative et qui n’ont rien donné. La plupart des participants ont applaudi à cette déclaration : « Il a raison! »
En effet, une mauvaise politique, qui persiste encore aujourd’hui a sacrifié l'effort de deux interventions de troupes américaines, des milliards d'aide et une mission militaire de cinq ans des Nations unies de 9,000 personnes. L'approche en Haïti est lâchement bureaucratique; elle s'accroche au président élu comme un facteur de stabilité, totalement inconsciente du rôle historique des présidents haïtiens en tant qu’incubateurs d'instabilité.
Ainsi, le président Préval, avec des élections récentes tellement frauduleuses qu'elles ont été dénoncées par le vice-président du conseil électoral, et avec son effort maladroit mais persistant afin d'amender la constitution pour permettre des mandats présidentiels successifs, agit entièrement dans cette tradition historique de machiavélisme présidentiel. La seule différence est que cette fois, il le fait avec la protection d'une mission militaire étrangère, un avantage dont ses prédécesseurs ont seulement rêvé, la plupart d’entre eux ayant rapidement succombé aux ennemis intérieurs qu'ils avaient si assidûment produits. La mission de l'ONU pour stabiliser Haïti protège en fait sa déstabilisation.
En conséquence, un sujet des plus abordés lors de la conférence des intellectuels, qui ne sont en aucun cas anti-étrangers, était la nécessité pour Haïti de reprendre le contrôle complet de son territoire. Des résolutions ont appelé à un retrait négocié et organisé de la force de l'ONU. Cette position de retrait négocié ne fait pas encore l’unanimité puisqu’elle pourrait déclencher le chaos. Mais dans la mesure où cette mission agit seulement comme garde prétorienne protégeant un président abusif contre une réaction intérieure inévitable, elle s’oppose carrément au nationalisme haïtien. Une fois pris au piège dans cette position peu enviable, ses jours en Haïti seront comptés.
Ainsi, ce n'était pas seulement un défaut haïtien que la Rencontre patriotique a tenté de guérir avec son vibrant appel au renouveau national, mais aussi celui de l’étranger.![]()
James R. Morrell est Directeur du Haiti Democracy Project. Vous pourrez trouver plus d’information sur la conférence sur le site haitipolicy.org ou dans Le Matin ainsi que Caribbean Net News.

Send to a friend
Printer Friendly
